Théâtrothèque : « Les petites filles modernes » de Joël Pommerat

par | 23 Oct 2026

Avec Les Petites Filles modernes parues chez Actes Sud-Papiers, Joël Pommerat poursuit une recherche théâtrale qui lui est propre : faire surgir, sous la banalité apparente du quotidien, une réalité plus trouble, où l’imaginaire vient déplacer nos certitudes. Cette fois, il se place entre réel et imaginaire en mettant en présence deux jeunes filles Jade et Marjorie dont l’amitié acquiert progressivement une intensité qui déborde le cadre de l’adolescence et interroge notre rapport à l’absolu, à la séparation et à la perte. 

La force de Pommerat réside dans sa capacité à prendre au sérieux les mouvements les plus obscurs de l’enfance. L’attachement peut devenir emprise, le refuge se transformer en enfermement, le désir de liberté en refus des limites du réel. Le fantastique ne constitue alors pas une simple échappatoire : il donne une forme à ce qui échappe à la rationalité et permet de saisir l’intensité de sentiments que le réalisme psychologique ne suffirait pas à épuiser.

Cette indétermination est l’une des richesses de son théâtre. Pommerat ne cherche pas tant à expliquer qu’à faire éprouver ; il laisse au spectateur la liberté de construire ses propres interprétations. Son écriture, à la frontière du récit et de l’action, entretient un trouble qui sollicite l’imagination et résiste aux significations trop immédiates. Il serait donc réducteur de confondre cette opacité avec un défaut de clarté : elle participe d’une véritable conception du théâtre, où l’incertitude devient une expérience sensible.

Pour autant, l’ambiguïté ne saurait constituer une valeur en soi. Elle demeure féconde lorsqu’elle approfondit les situations et révèle de nouvelles contradictions ; elle l’est moins lorsque le mystère semble retarder la progression dramatique sans véritablement enrichir notre compréhension. C’est là que se situe ma réserve : non dans le refus de l’énigme, mais dans le doute sur la nécessité de certains de ses détours. Par moments, le dispositif paraît prendre le pas sur l’émotion, et l’ingéniosité de la construction sur la force des situations.

La lecture de l’édition Actes Sud-Papiers accentue cette interrogation. Le texte possède une qualité d’évocation indéniable, mais il demeure étroitement lié à la représentation, aux voix, aux silences, aux lumières et aux images. Cette dépendance n’est pas une faiblesse en soi : elle rappelle que Pommerat est un homme de théâtre dont l’écriture se conçoit aussi dans l’espace scénique. Elle invite néanmoins à distinguer ce que le texte fait naître à la lecture de ce que le spectacle peut accomplir par ses moyens propres.

Mon jugement reste donc partagé, mais nullement indécis. Je reconnais à Pommerat une véritable singularité esthétique, une liberté d’invention et une intuition juste des contradictions de l’expérience humaine. Je demeure cependant attentif au moment où la recherche formelle risque de se suffire à elle-même. L’intérêt de son théâtre tient précisément à cette tension : il nous déplace, nous inquiète, nous oblige à penser autrement, sans que toutes ses propositions emportent nécessairement l’adhésion.

Avec Les Petites Filles modernes, Pommerat confirme ainsi l’intérêt de sa démarche sans dissiper toutes mes réserves sur sa traduction dramaturgique. Car le mystère n’a pas besoin d’être résolu pour être puissant ; il doit simplement continuer à travailler en nous bien après que le rideau est tombé.

Laurent Schteiner

« Les petites filles modernes » de Joël Pommerat

Editions Actes Sud-Papiers
ISBN : 978-2-330-222727 – 80 PAGES – 13 €

 

 

 

 

Share This