Théâtre : « Le silence de Claire Lagrange » de Céline Delbecq

par | 30 Mai 2026

La Maison Poème à Bruxelles vient de nous offrir, et le terme est on ne peut mieux choisi, un spectacle de toute beauté, Le silence de Claire Lagrange. Une beauté qui se manifeste  tant dans l’écriture que dans son interprétation riche et reposant sur le dispositif d’un théâtre d’objets.  Quoi de mieux que quelques objets pour traduire les émotions ? Le paradoxe se nourrit de la beauté et ce spectacle incomparable n’en manque pas. 

Il est des silences criants tellement assourdissants que les oreilles en saignent.

Céline Delbecq, assise à son bureau, nous présente ce qui pourrait être le début d’un roman où celui d’une pièce. Pour se faire, un petit théâtre d’objets disposé à cour est projeté sur un écran. A cet effet, des Playmobils, placés à l’intérieur de ce décor en miniature, représentent des personnages invisibles mais tellement présents animés avec l’efficacité redoutable d’Isabelle Darras. Céline leur donne vie sur scène, enchainant les personnages avec volubilité créant ainsi un rythme fou. Dans ce texte intelligent et poétique, elle pose le propos de la pièce à travers des personnages tiers qui vont décrire et raconter la vie de Claire. Raconter une histoire de l’extérieur crée une composition astucieuse. Des indices placés ça et là nous éclairent peu à peu et permettent de recomposer le puzzle de cette histoire dramatique. Avec une sensibilité renouvelée  Céline confectionne une lame de fond qui balayera tout sur son passage.

Dans un établissement psychiatrique, Claire, assommée par un traitement médicamenteux, dessine. Jean et Sylvia, également pensionnaires comme Claire, nous éclairent sur la personnalité de Claire. Il s’agit là de faits rapportés ou observés. Du moins ce qu’ils en savent ou comprennent.

Bien sûr, il y a cette forêt obscure devant l’établissement, dense et menaçante qui masque la ville.  Mais surtout cette fissure inattendue et bienvenue symbolisant la résilience de Claire. Le vent qui s’y s’engouffre apporte le cri de la liberté, celle d’une réconciliation du corps et de l’esprit là où 80 kg avaient écrasé un passé, étouffé une vie. Le corps lourd exprime sa loi de la gravité. Cette assertion constitue une matrice à plusieurs entrées dont on saisit la finesse de l’écriture de l’autrice. Une gravité autodestructrice qui dérègle tout. Mais le silence se fait au fil du remps recouvrant les plaies d’un couvercle pesant. Mais ce souffle nouveau si puissant qui fissure la fenêtre de l’établissement est impossible à réparer. « Faut-il tuer les âmes pour faire les cris ? ». Le silence pesant de Claire prépare sa reconstruction psychique et physique. Le couvercle explose. Claire est désormais en guerre. La forêt disparaitra permettant d’entrevoir la ville. Le dessin devient alors un exécutoire où un poisson long avec des bulles d’air et des écailles de nature à traduire la nouvelle Claire, lumineuse et vivante. Oui l’air encore, un filet d’air qui permet à Claire de survivre.

La force de ce texte est d’amener doucement le spectateur à suivre les notes de musique que ce texte de grande qualité exhale. On recompose le puzzle que nous propose Céline Delbecq. Une part ludique de ce texte consiste à collecter des indices épars jonchant son parcours en nous guidant progressivement à la révélation finale. Les symboles et les images accentuent la vérité qui perce peu à peu. La forêt, reflet des ténèbres, devient oppressante. La tension est palpable et la vérité éclate. Le spectateur se retrouve alors happé par la machine infernale de la sidération et du silence qui l’accompagne.

C’est avec une tendresse et une délicatesse infinies que Céline Delbecq crée une langue originale où le style à fleur de peau se marie avec sa poésie. Traduire l’indicible en poésie révèle la qualité de cette autrice. Son interprétation, pendant à l’aboutissement de cette écriture, tient lieu de performance tant elle nous fait vivre ce spectacle. Elle nous transmet une multitude d’émotions qui nous foudroient et nous laissent au bord des larmes. Il est impensable de manquer ce spectacle remarquable qui se jouera au théâtre des Doms lors du Festival d’Avignon.

 
Laurent Schteiner

 « Le silence de Claire Lagrange » de Céline Delbecq

Mise en scène de Céline Delbecq

Avec Isabelle Darras et Céline Delbecq

 

  • Scénographie Ronald Beurms
  • Création sonore Pierre Kissling
  • Création lumière Jérôme Dejean
  • Création vidéo Alice Piemme
  • Création technique Aurélie Perret
  • Régie générale Sébastien Destrait
  • Costumes Elise Abraham
  • Regard dramaturgique Christian Giriat
  • Collaboration à la mise en scène Jessica Gazon
  • Assistante à la mise en scène Amber Kemp
  • Doublure plateau en répétition Aude Van Dam
  • Conseil voix Emilie Maquest
  • Conseils dramaturgiques Christian Giriat, Rita Freda
  • Régie en tournée (en alternance) Aude Dierkens, Sébastien Destrait, Léa Vandooren,
    Zacharie Viseur
  • Copyright Alice Piemme 

Festival Avignon OFF du 4 au 25 juillet 2026 :
Théâtre des Doms à 12h30

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