Théâtre : « Hystory » de Kristín Eiríksdóttir
Le Théâtre de la Reine Blanche nous fait découvrir Hystory, une pièce inédite de l’autrice islandaise Kristín Eiríksdóttir. L’adolescence, cette période trouble que chacun traverse tant bien que mal, y dévoile ses zones d’ombre et son étrangeté. Dans un huis clos intimiste, l’autrice fait sourdre une violence contenue, comme un feu qui couve sous la glace. Portée par trois voix, la pièce confronte le spectateur à une tension sourde, nourrie de souvenirs dont la mémoire, sélective, recompose les contours au gré des émotions. Si l’écriture ne se livre pas immédiatement, son sous-texte puissant finit par en révéler les lignes de force, laissant affleurer les blessures et les non-dits.
Dagny convie chez elle, par l’intermédiaire de Facebook, deux anciennes amies, Begga et Lilja, qu’elle n’a pas revues depuis vingt ans. Une nécessité impérieuse semble la pousser à renouer avec ce passé commun. D’emblée, les échanges, froids et hachés, évoquent l’écriture de Jon Fosse, faite de silences et de ruptures. Depuis leur adolescence, les trois femmes ont emprunté des chemins radicalement différents. Begga, dont le parcours marginal témoigne d’une existence chaotique, a été placée sous tutelle. Lilja, séparée et mère de deux enfants, tente de reprendre pied, tandis que Dagny est devenue médecin. Leurs retrouvailles font resurgir un passé qu’elles n’ont manifestement pas soldé. Dans cet espace où le présent se confond avec les souvenirs de l’adolescence, les rancœurs se ravivent, les illusions se fissurent et les rêves d’autrefois remontent à la surface. Les paroles s’entrechoquent, les tensions s’exacerbent et, sous les affrontements, se dessinent peu à peu les blessures de chacune. Le temps semble s’abolir : les voilà de nouveau âgées de quinze ans, à vif, aux prises avec des émotions que les années n’ont pas apaisées.
Si les souvenirs ne se sont pas imprimés de la même manière dans la mémoire de chacune, une amitié indéfectible continue pourtant de les unir. Les rancœurs et les blessures, loin d’effacer l’attachement, en révèlent parfois la profondeur. La violence des échanges témoigne ainsi d’une affection toujours vive, que les années et les différends n’ont pu entièrement étouffer. Entre Hystérie et Story, comme le suggère Kristín Eiríksdóttir, ces retrouvailles offrent aux trois femmes l’occasion de dénouer les fils d’un passé douloureux et d’en accomplir la nécessaire catharsis.
Les chansons interprétées par Andréa El Azan (Liljan) ancrent la pièce dans les années de jeunesse des personnages et ravivent la mémoire d’une époque où tout semblait encore possible. Saluons l’interprétation des trois comédiennes, qui donnent chair à cette écriture singulière et en font affleurer toute la richesse du sous-texte, entre blessures enfouies, non-dits et élans d’affection.
Laurent Schteiner
« Hystory » de Kristín Eiríksdóttir
Mise en scène de Andréa El Azan + Raka Asgeirsdottir
Avec Andréa El Azan + Alice Gozlan + Caroline Marcos
- Traduction Raka Asgeirsdottir et Claire Béchet
- Lumières : Noémie Rade
- Création sonore : Etienne Glénat
- Copyright et vidéoChristian Helgi
Théâtre de la Reine Blanche
2, bis impasse Ruelle – 75018
tel : 01 40 05 06 96
www.reineblanche.com
jusqu’au 10 octobre 2026
Vendredi à 21h, samedi à 20h