Théâtre : « Autopsie d’une photo de famille » de Grégoire Delacourt et de Pierre Creton

par | 11 Jan 2024

La Comédie de Picardie nous a récemment proposé un spectacle de Grégoire Delacourt et Pierre Creton sur la problématique des violences familiales faites aux enfants. Vincent Dussart nous offre, avec beaucoup de finesse et d’esthétique, une histoire incandescente où l’intime déborde du cadre réel en laissant surgir une vague nauséabonde dans une vie fracassée par la violence familiale. Un spectacle coup de poing à ne pas rater !

La famille est parfois le réceptacle de secrets enfouis. Dans ses replis se cache souvent une violence secrète et déstructurante qui touche certains de ses membres. Dans une adaptation chorale, un chœur prend la parole en décrivant une tragédie personnelle. Dans un texte de Grégoire Delacourt, ce chœur qui obéit à une chorégraphie précise établit un récit déstructuré d’un jeune garçon dans une famille de chasseurs où les fantômes de la guerre d’Algérie ont façonné leur vie. Le goût de la violence et du sang sont remarquables dans les chasses menées par son son père et son oncle. Le chœur déroule ce récit fragmenté à la façon d’un verre qui se brise en mille morceaux. Sa personnalité déconstruite est détaillée par un chœur dont le discours sème le trouble sur la personnalité de l’enfant. S’agit-il de sa sœur ou de lui-même ?  L’ambiguïté demeure et s’avère légitime. Le rôle passif de sa mère témoigne de son silence coupable devant les exactions d’inceste subies par l’enfant. Pris dans un étau de violence familiale, il n’aura que peu d’espace pour libérer sa sexualité qui lui aura été imposée par un père dominateur et castrateur.

Le texte de Pierre Creton s’avère plus analytique puisqu’il se penche sur l’exégèse d’une photographie de famille qui montre le père souriant tenant un chevreuil mort où le sang, encore frais, continue de se répandre sur le sol. A ses cotés l’oncle et le grand-père figurent, en arrière plan, avec fierté. Au premier plan, le jeune garçon pose sans savoir trop pourquoi. A la lumière de cette photo, à 60 ans, après avoir suivi un parcours analytique et un panel de médicaments (mogadon et autres anti-dépresseurs…),, il entreprend d’achever sa reconstruction en rassemblant les fragments épars d’une jeunesse sacrifiée. Il plébiscite le concours de sa psychanalyste, d’un ami philosophe, d’une amie photographe, ou encore de son cousin avec qui il a eu, adolescent, des relations sexuelles. Tous tentent de décrypter cette photo en déclinant des interprétations concordantes. Dès lors, il peut se sentir libre de ce passé nauséabond et ressentir une légèreté inconnue.

Vincent Dussart a accompli un travail remarquable d’introspection sur cette problématique lourde de sens, plus fréquente qu’on ne le croit. Ce spectacle qui est construit à la faveur d’un dyptique décrit le comportement familial d’une famille marquée par une histoire particulière. Sa fine analyse couplée à une mise en scène de fragmentation et de recomposition décrivent un calvaire, sinon un chemin de croix de chaque enfant violenté dès son plus tendre âge. Cet éclairage esthétique et percutant, à l’image de cette lumière éblouissante et insupportable, constitue un phare dans les ténèbres de l’âme.

Laurent Schteiner

 

« AUTOPSIE D’UNE PHOTO » de Grégoire Delacourt et Pierre Creton 

Mise en scène de Vincent Dussart

avec Guillaume Clausse, Juliette Coulon, Xavier Czapla, Sylvie Debrun, Patrice Gallet, France Hervé et Elodie Wallace

  • Lumière  : Eric Seldubuisson
  • Scénographie : François Gauthier-Lafaye
  • Costumes : Rose-Marie Servenay
  • Régie générale : Quentin Régnier

Tournée :
16 février 2024 au Théâtre Jean Vilar de Saint Quentin
12- 14 juin 2024 au Théâtre La Verrière de Lille

 

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