En aparté avec Céline Delbecq

par | 15 Juin 2026

Céline Delbecq, autrice de nombreux projets théâtraux nous a récemment proposé un texte remarquable, le silence de Claire Lagrange, qui sera à l’affiche du Festival d’Avignon au théâtre des Doms à 12h30. La qualité indéniable de ce spectacle nécessitait un coup de projecteur sur cette autrice, metteure en scène et interprète. 

Comment est né ce projet ?

C’est une longue histoire. J’ai commencé il y a 5 ans. C’est le projet qui m’a pris le plus de temps. La question de départ était celle de la camisole chimique. Comment peut-on abandonner quelqu’un dans cet état d’anesthésie chimique ? Les proches sont rassurés car elle est calme et la société est assurée d’une tranquillité lui permettant de travailler et de produire. S’en est suivie une longue et laborieuse écriture. Je ne voulais pas écrire un pamphlet militant anti médicament. Les médicaments sont important pour stabiliser les crises. Mais ensuite que fait-on ? La difficulté de l’écriture a été celle de la nuance.

Partiez-vous d’un cas concret ?

Oui effectivement il s’agit d’une personne proche qui a fait une décompensation. Suite à cela, elle a été médiquée et ses proches ont été rassurés. Mais au fil du temps, ils se sont aperçus qu’elle n’est jamais revenue ce qu’elle était. Je n’ai pas de solution mais en même temps je n’ai pas envie de la voir délirer. Pour écrire ce texte, J’ai été en résidence d’écriture à l’hôpital psychiatrique de Malévoz en Suisse composé de 11 pavillons dont l’un d’eux est un pôle culturel. Lorsque j’ai fait ma résidence, je n’étais entourée que de corps anesthésiés. Cela a nourri énormément l’écriture. Cela m’a permis de me détacher et d’en faire un problème sociétal plutôt que familial. En discutant avec un médecin de garde, j’ai appros que 80 % des résidents avaient eu des abus sexuels, hommes et femmes confondus. Comment se fait-il que des personnes ayant subi des traumatismes soient à nouveau réduits au silence ? En travaillant sur le sujet, je me suis aperçu qu’il y avait une raison à ces décompensations Ce que ce psychiatre déplorait était l’absence de temps et de moyens de décortiquer avec chaque patient l’origine de leur trauma. Selon Muriel Salmona, une psychiatre française, qui a écrit sur les violences sexuelle : « les délires sont des surfaces  de projection qui nous permettent de lire l’origine du traumatisme ». Mais c’est projeté de façon symbolique. Il faut apprendre à décoder ces symboles et ça demande du temps. Dans l’écriture, j’ai travaillé en essayant que le dessin et le délire racontent la même chose.

Pourquoi un théâtre d’objets et plus particulièrement l’utilisation de Play Mobiles ?

Lorsque j’écris dans mon bureau, dès qu’il y a plus de 3 personnages, j’utilise des Play Mobiles pour voir notamment les entrées et les sorties. Je les utilise comme une maquette de projection du spectacle que je sais que je mettrai en scène derrière. Je fais la maquette de la scéno…Ce texte a été si difficile à écrire pour moi que je ne me suis peut-être un peu trop habitué à ces Play Mobiles. Un jour j’en avais fait une lecture avec les Play Mobiles où je faisais toutes les voix car je n’avais pas terminé d’écrire le texte et où j’avais demandé à Isabelle Darras de m’accompagner car je n’arrivais pas à lire et à tourner les pages en même temps et manipuler les Play mobiles. A l’issue de cette lecture, cela nous semblait évident que ce spectacle devait avoir cette tournure. Cela apportait de l’enfance, une distance avec le sujet. Pour moi, cela apporte plus de vérité car justement on est plus proche de la question de l’écriture. Pour moi, cela revêtait une certaine vérité qu’avec des interprètes. La distance permet l’humour. On est plus proche du récit de cette façon là.

 

Comment peut-on interpréter et jouer une dramaturgie avec un théâtre d’objets ?

J’ai travaillé avec une doublure au plateau et j’ai essayé de presque chorégraphier les mouvements au plateau et les mouvements Play Mobiles. L’idée était de créer une unité. J’entends tous les mouvements d’Isabelle. Cela m’aide en me donnant des pulsions. j’ai bien conscience que le regard du spectateur passe de la maquette à l’interprète au plateau à l’écran. Il y a une triangulation entre  les 3. J’essaye d’obtenir une progression. C’est pour cela que les 10 premières minutes, je suis de dos pour vraiment laisser la place aux Play Mobiles et à l’histoire qui se déroule. Petit à petit, le corps prend plus de place. A la fin, on nous regarde autant toutes les 2 que les Play Mobiles.

Où va votre préférence entre le jeu et l’écriture ?

L’écriture. Ma participation sur le plateau est davantage comme autrice qu’interprète.

A quelles difficultés vous êtes-vous confrontée dans ce projet ?

Je ne voulais pas en faire un pamphlet anti psychiatrie. Je voulais vraiment préserver la nuance. Enfin l’autre difficulté était la présence d’un traumatisme continu. Je ne voulais pas laisser la part belle à cette histoire des abus sexuels de 80%  des patients, donc du traumatisme, ne voulant pas distinguer et catégoriser mon propos de cette manière. Dire ou ne pas dire a été une grande difficulté. J’ai écrit quelque chose métaphorique où certaines personnes entendent certaines choses et d’autres autre chose. Il a une histoire de 80 kg qui écrasent un corps. Il y a des personnes qui me disent que c’est le poids du monde, d’autres c’est le poids d’un homme. Je ne donne aucune réponse à cela. Je ne voulais pas que cela devienne une vérité. Ce qui importe est qu’un petit être a vécu quelque chose de traumatique (cela peut être un regard aussi…) et qu’elle n’a pas su exprimer. Et c’est de ce silence qu’est né le délire. Comment quelque chose qui n’a pas pu être dit qui ressurgit sous la forme du délire et qu’on ramène à nouveau au silence par la médication. C’est un corps qui est prisonnier du silence tout le temps, toute le temps…
Lorsque je parlais des personnes que je connaissais qui étaient dans cet état, je sentais qu’elles avaient vécu quelque chose dans l’enfance mais au fond je ne le savais pas. Les spectateurs sortent avec ça aussi avec ce sentiment si c’est vraiment ça qui lui est arrivé.

Propos recueillis par Laurent Schteiner

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