En aparté avec Camille Dordoigne

par | 20 Juin 2026

Mettant en scène une pré-adolescente bouillonnante, Camille Dordoigne se repenche sur cette période qui fut la sienne avec cocasserie, espièglerie et nostalgie. Cet ovni théâtral, interprété par Chloé Zufferey fera les beaux jours du théâtre du Train Bleu au prochain Festival d’Avignon. En prévision de cet évenement, Camille Dordoigne nous a offert un aparté sur ce beau sujet qu’est la pré-adolescence. Découvrez cette jeune metteuse en scène pleine de promesses ! 

Comment est né le projet ? Alors, comment est né le projet ?

Il est né un petit peu par hasard alors que j’étais de passage chez mes parents. Je faisais du tri dans ma chambre et je suis retombée sur le journal. Je l’ai redécouvert avec nostalgie et il m’a fait beaucoup rire aussi. Je l’ai lu et je l’ai mis de côté. Peu de temps après, alors que j’étais encore en formation à l’époque, je devais, pour valider ma formation, réaliser une épreuve de mise en scène. Petit à petit, les deux se sont rejoints. Je me suis dit « Ah, il y a une matière ! » que je trouve hyper théâtrale et intéressante à exploiter. C’est une idée que je trouve assez originale : une pré-ado qui se raconte avec tout le décalage que cela engendre. Ça a d’abord eu lieu sous une forme de 30 minutes pour ensuite se développer jusqu’à la forme qu’on a aujourd’hui.

C’est drôle que vous parliez de votre journal comme si c’était celui de quelqu’un d’autre ?

Oui, c’est drôle. Je fais toujours ça. Je me suis rendu compte qu’à force d’en avoir fait un objet artistique, je n’en parle plus que comme si c’était un personnage de fiction et comme si c’était une histoire qui n’était plus la mienne. J’ai pensé une fois présenté que c’était une histoire un peu plus universelle, qui a touché beaucoup de monde à plein d’endroits différents. Cette histoire m’a échappé. L’idée n’était pas de faire un théâtre documentaire, mais plutôt un personnage de fiction. Ce personnage de fiction n’était plus moi. Je lui faisais prendre des directions qui ne me ressemblaient pas forcément. Tout ça m’a fait prendre énormément de distance et c’est vrai que maintenant, je parle d’une histoire, d’un personnage, mais plus comme si c’était moi. De toute façon, cette histoire ne m’appartient plus vraiment, en fait.

Vous en êtes-vous rendu compte de cette distance ? Avec l’histoire du journal ?

Je pense que ça s’est fait petit à petit. Oui, c’est la première fois que quelqu’un me fait remarquer que je n’en parle pas comme si c’était le mien. En effet, c’est assez rigolo à chaque fois que je dirige Chloé la comédienne, je ne lui parle jamais rarement de moi. Au tout début du travail, j’ai dû lui donner des clés par rapport à moi, et pourquoi ça avait été écrit, pour qu’elle comprenne pourquoi c’est écrit, ce que ça voulait dire, mais ensuite, petit à petit, elle est devenue le personnage.

comment avez-vous élaboré ton spectacle ?

J’ai retranscrit tout le journal d’abord et ensuite il a fallu faire vraiment des coupes et du montage. Il s’agit vraiment du travail de dramaturgie. Je me suis interrogée sur les sujets que je veux traiter parce cela pouvait être répétitif mais même temps, il y avait dans la répétition de sujets quelque chose d’intéressant. Justement car ça tourne en rond et qu’on a les mêmes lubies qui tournent un peu en boucle à l’époque, c’était être bonne élève à l’école, se préoccuper de mes meilleures copines et de mes amoureux. Et donc, je tourne un peu en rond là-dessus.

c’est quelque part 3-4 ans que je devais condenser en une heure. J’ai du choisir établir un choix parmi des thématiques… le corps qui change, le début des désirs, le rapport aux amitiés, le rapport à soi même, le rapport au temps qui passe et le rapport à la mort (cf le décès de ma grand-mère). Il fallait assurer un ordre dramaturgique. J’ai pris soin de prendre en compte le temps qui passe. Les thématiques évoluaient : les problèmes du moment étaient dépassés pour céder la place à d’autres sujets, d’autre émois… Voilà pour moi une question universelle.

Je souhaiterais revenir sur les trouvailles cocasses de mise en scène. Est-ce que vous avez élaboré toute seule ces idées ou la comédienne y a apporté sa contribution ? Comment ça s’est passé ?

Je ne me souviens plus exactement comment cette chose est venue. Je crois que j’avais envie de faire des trucs absurdes avec son corps. Il y a un côté très… bon enfant. Sale gosse qui fait une connerie. Voilà, c’est ça. Je voulais qu’on la voit s’amuser à créer les personnages avec elle, comment elle pourrait les imiter. Et d’ailleurs, elle s’amuse aussi en allant dans le public tapoter la tête des uns et des autres ou les regarder bizarrement. Moi, j’aime bien le côté effronté. C’est un effet qu’on utilise beaucoup pendant le spectacle, où dès le début, on pourrait peut-être imaginer que ça va être une petite fille mignonne qui va arriver, qui va être polie, qui va dire bonjour…C’est ce qu’on a du voir au théâtre. On accueille les gens, on est bienveillants, on est gentils. J’avais envie que le spectacle démarre avec de l’effronterie directe. Donc, en fait, elle arrive, elle toise du regard, elle les touche, elle joue avec eux.

Me concernant, il y avait assez d’effronterie et d’arrogance, je trouve, Et encore plus chez les petites filles. Les petites filles, on a beaucoup plus tendance à polir leurs traits, à les rendre plus gentilles, plus mignonnes. Personnellement j’étais à la fois gentille et mignonne, mais également arrogante et effrontée. Et ça, c’était quelque chose auquel je tenais afin qu’on voit aussi une fille qui a de la gouaille, qui peut être un peu violente ou excessive, parce que je trouve que ce sont des représentations de jeunes filles, de pré-adolescentes.

Il y a des sujets qui sont inhérents à l’adolescence, parce que l’adolescence est un moment assez compliqué. La rencontre avec la mort de votre grand-mère et toutes les questions d’angoisse qui se font jour.

On a ce dialogue entre l’adulte et l’enfant intérieur. C’est-à-dire, je suis devenu adulte, je n’ai plus accès à ma jeunesse. C’était quand même sympa. Il y a tout cet état lié à l’adulte qui est intéressant à la fin du spectacle. Ou même l’adulte qui se dit, si vous n’êtes plus là, moi, je n’existe plus en tant que comédienne.

En fait, il y avait deux dimensions. Je choisissais de raconter cette histoire et je regardais cette jeune fille d’une certaine façon. Et là où, dans le journal, la Camille petite parlait à Camille adulte, dans le spectacle, elle dit « Coucou, la vieille Camille, quand j’aurai 30 ans, etc. » Donc, elle s’adresse déjà à Camille adulte et je me suis dit comment faire pour que Camille maintenant puisse s’adresser à Camille. sans briser la fiction ? C’est là où moi je suis un peu sortie du journal. Elle s’adresse directement à Camille plus vieille en lui posant la question où elle en est. « Qu’est ce qui s’est passé ? Qu’est ce qu’on va devenir ? Est ce que tu as résolu toutes ces questions que moi je me pose où tu les as tu les as pas résolu ? » Il y a aussi autre dimension c’est le fait que le temps passe, mais ça c’est de la mise en abimes au théâtre. Quelque chose que j’affectionne beaucoup. Utiliser le méta théâtre, et le lieu du théâtre pour ce spectacle-là, la salle de représentation, c’est le lieu de résurrection de la petite fille, et que la petite fille existe parce qu’elle est regardée et parce qu’il y a un public.

Et c’est pour ça qu’elle dit « en fait, moi je suis là parce que vous êtes ici ». Et si vous partez, où est-ce que je suis ? Est-ce que je suis encore là ? Et ça pose la question exacte de l’enfant intérieur. En fait, qu’est-ce qui reste de nos enfances ? Où on va ? Où les petits nous, les mini-nous vont quand on grandit ? Est-ce qu’ils sont encore là ?

Propos recueillis par Laurent Schteiner

Share This