Le théâtre de la Reine Blanche vient de nous gratifier d’un très beau spectacle, Le Premier Homme, roman inachevé d’Albert Camus. Adaptée de belle manière par Elisabeth et Jean-Philippe Bouchaud, cette oeuvre rouvre le chapitre douloureux de la guerre d’Algérie et d’une période trouble pour Albert Camus en quête d’un héritage filial qu’il recherche de toutes ses forces. Benoit Giros a su mettre en perspective cette tranche d’histoire dont les plaies ne se sont jamais vraiment refermées.Â
Une voiture dérape. Son conducteur n’arrive pas à redresser la course de sa voiture qui finit dans un platane. Un manuscrit s’échappe de la voiture. Albert Camus n’est plus.
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Ce manuscrit intitulé le Premier homme induit une recherche identitaire qui le tenaillait ces dernières années. Orphelin de père dès l’âge de 2 ans, il n’a plus que sa mère. Très jeune il trouvera une figure paternelle en la personne de Louis Germain, son instituteur avec qui il restera longtemps en contact et pour qui il lui sera redevable de tout. Dès le début du conflit qui oppose l’Algérie à la France, Camus en appelle à la raison afin de combattre cette folie destructrice qui menace. Combattant Sartre inféodé aux idées de l’extrême gauche qui posait la violence comme moyen pour arriver à ses fins, il aspirait à un dialogue, à des échanges équilibrés. Camus disposait d’un amour si profond pour ce pays qu’il connaissait très bien qu’il ne voulait pas envisager ce qui se dessinait. Cette période trouble a été une meurtrissure à laquelle s’est ajoutée un isolement parmi l’intelligentsia française. Cette plaie à vif qu’il portait se doublait de celle qui tenait à son identité et de l’héritage d’un père qu’il a à peine connu. Au contact de son instituteur, il entrevoit le caractère et la personnalité de ce père parti trop tôt. Un père qui abhorrait la guerre. Poursuivant son enquête, il s’était adressé à sa mère, découvrant quelques photographies, des cartes postales et surtout deux messages appelant à la mesure et dénonçant la barbarie. Le premier marque l’indignation du père face à la cruauté revancharde lors de la guerre du Maroc : « Un homme, ça s’empêche » le second est une dénonciation de la peine de mort. A ce stade, il ressent au plus profond de lui-même cette hérédité qui le renvoie à ce père mystérieux. Son vibrant discours, lors de la réception de son Prix Nobel en 1957 en faveur d’une concorde afin que le monde ne se « défasse pas », est resté dans les annales.
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Benoit Giros a su exploiter les étapes marquantes de la vie de Camus en décrivant ses déchirures et les failles de cet immense auteur qui a marqué le XXe siècle par sa noblesse et son humanité. Seul contre tous, il a voulu imposé la raison à l’irrationnel croyant plus que jamais en l’homme. Cet état d’esprit l’avait guidé depuis la fin de la guerre jusqu’à maintenant. Saluons les comédiens, tous, excellents, qui ont su nous faire revivre cette époque intense et troublée. Elisabeth et Jean-Philippe Bouchaud se sont livrés à un travail colossal de mémoire et de d’histoire en adaptant de belle manière ce chef d’oeuvre. Un Premier homme qui ne pouvait qu’être Albert Camus.
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Laurent Schteiner