Théâtre : « Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant ? » de Antoine Lemaire
Le théâtre de l’Esssaïon nous a proposé un spectacle de toute beauté, intimiste et touchant à l’universalité, Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant ? de Antoine Lemaire. En mettant en lumière le rôle de l’accompagnant devant les ravages de la maladie, Antoine Lemaire entend lui rendre ses lettres de noblesse avec une grande sensibilité et un sens de l’humour décapant. Malgré la tristesse, cet accompagnement est pétri de poésie et de beauté célébrant un amour lors d’un ultime feu d’artifice de tendresse.Â
Le spectacle pensé en plusieurs tableaux, traduit le lent délitement d’une femme atteinte de la maladie d’Alzheimer. Lui est écrivain et sa femme professeur de danse et tous deux sont confrontés à la maladie. Elle prend les devants afin de vivre sa maladie loin du domicile conjugal. Lui s’y oppose, dans le déni, refusant de croire à une réalité qui les dévaste. Elle fait montre d’un optimisme qui lui donne une force qui désarçonne son mari. Son impuissance est patente et il se sent démuni devant l’inéluctable. Elle, de son côté, a anticipé les effets de la dégénérescence qui va la frapper. La lucidité est de son côté. De son métier d’écrivain, il n’en a plus cure. Ce qui compte, ce qui lui reste, c’est elle, son amour. A travers les péripéties des pertes de mémoires, des discours sans filtre ou encore des absences, il découvre une femme qu’il ne connaissait pas. Il la redécouvre sous un autre jour. Mais loin de s’en détourner, il se connecte à elle, à sa nouvelle personnalité. Elle le vouvoie désormais et le prend pour un ami lui tenant compagnie. Pour vivre au plus près d’elle, il rentre dans son jeu délirant. Ses réminiscences de danse la maintiennent hors des flots. Il y a dans son comportement un désespoir qui le tétanise mais lui donne espoir d’être auprès d’elle comme avant. Il sait qu’il mène un combat perdu d’avance mais il se doit de le mener pour tenter de vivre à l’unisson jusqu’à la fin. Ses phases de délires s’accompagnent toujours de bonne humeur et d’humour qui pavent ainsi ces lambeaux de vie auxquels s’accroche admirablement son mari.
Le spectateur reste tétanisé tant l’émotion lui serre la gorge. Quoi de pire qu’une mémoire qui s’efface peu à peu, comme un filet d’eau qui se tarit au fil du temps. Dans un couple, le plus dur revient à celui qui assiste impuissant à ce bouleversement, celui d’une vie, d’un amour qu’ils ont porté tous deux pendant de nombreuses années. On pense à nos proches qui ont vécu cet enfer ou encore en se projetant et en imaginant un tel vécu. Le phrasé nerveux et atterré du personnage d’Antoine Lemaire nous brise le coeur. Tout son désespoir se lit sur son visage et son comportement. Cette descente aux enfers connait un rayon de soleil lorsqu’elle déclare bien aimer son bienfaiteur et envisage une vie à deux. Cette déclaration nous retourne tant elle fait pièce au début de leur amour. Un ultime feu qui irradie de bonheur son mari. Et nous, par extension.
Antoine Lemaire et Claire Mirande sont remarquables de justesse. Les chorégraphies de Aurore Floeancig nous rappellent un passé teinté de nostalgie auquel le personnage de Claire Mirande se raccroche pour retarder l’inéluctable. Avec un peu de recul, on constate que la maladie magnifie les histoires d’amour en les rendant éternelles.
Laurent Schteiner
« Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant ? » de Antoine Lemaire
Mise en scène de Antoine Lemaire
Avec : Antoine Lemaire, Claire Mirande, Aurore Floreancig (ou Chloé Lartisien)
- Chorégraphie : Aurore Floreancig
- Crédit PhotoÂ
Au Théâtre Essaïon
6 rue Pierre au Lard 75004 Paris