En aparté avec Laurent Rochut

par | 13 Avr 2026

On ne vous présente plus, Laurent Rochut, acteur infatigable et incontournable de la scène théâtrale d’Avignon. Directeur et fondateur de la « Factory », il cumule les qualités d’ écrivain, metteur en scène. Cet entrepreneur en série nous fait l’amitié de nous offrir un entretien passionnant sur sa vision du théâtre et de ses aspirations personnelles. 
Comment est née « la Factory  » ? Et pourquoi ce vocable ?
La Factory, c’est un hommage à Andy Warhol, le rêve d’un lieu de croisement pour la création, l’idée aussi que les arts vivants sont avant tout un artisanat, un art qu’on met sur le métier, avec de la persévérance, du talent aussi, certes, mais en enfilant le bleu de travail. Au théâtre se croisent les aspirations les plus poétiques et les plus terre à terre. Une interrogation sur le sens d’une phrase de Brecht cohabite avec des problèmes d’électricité, de buzz qui perturbe le son, de machinerie, de poulies, de décors ou de couture… La Factory c’est un lieu ou les songes vont à l’usine.

Je suis venu au théâtre par la littérature. Au commencement était le verbe. J’ai fait mes classes à l’Idiot International où j’ai croisé de grandes plumes. Hallier, Sollers, Christian Laborde, Arrabal, Frédéric Beigbeder, Patrick Besson, Édouard Limonov, Gilles Martin-Chauffier, Philippe Muray… c’était un peu les mousquetaires du roi et j’arrivais comme Dartagnan. Alors j’ai beaucoup écrit, un roman paru chez Phébus en 2006 me promettait une place au panthéon des hussards, aux côtés de Nimier, Déon, Blondin … mais j’avais trop envie d’aventure pour rester sagement à la table. J’ai appris le théâtre, avec Carlo Boso, appris animalement ce qui se joue sur une scène et alors j’ai créé une compagnie, écrit, joué, mis en scène. Le théâtre et l’effervescence d’une troupe m’a offert de fraterniser avec l’autre, ce qui n’était pas une évidence à la fin de mon adolescence… une révolution culturelle en quelques sortes. Ce sont d’ailleurs les seules révoltes qui méritent d’être menées, celle qu’on fait contre soit.

Comment passe-t-on des planches à l’entrepreneuriat ?
Je ne suis pas passé des planches à la création d’entreprise. Ça a toujours cohabité en moi. Le mot création est le point commun sans doute entre ces deux activités, avec l’esprit d’aventure. Je comprends en ce sens parfaitement Beaumarchais, cet insolent qui décrivait la fin de l’ancien régime au théâtre et se mêlait, en même temps, de vendre des armes en Amérique pour soutenir la guerre d’indépendance. La vie est trop courte pour n’en avoir qu’une. Alors on fait ce qu’on peut pour les faire tenir toutes ensembles dans 24h, chaque jour.

Vous dirigez 4 lieux à Avignon (Les Antonins, la Salle Tomasi, Le Théâtre de l’Oulle, et L’Espace Roseau Teinturiers) et plus récemment le collège Vernet qui accueille des spectacles hors-piste…
Expliquez-nous la singularité de ce dernier lieu ?
Au Collège vernet, j’ai d’abord voulu ouvrir un lieu qui sorte du modèle d’exploitation dominant à Avignon pendant le Off. Aucune location de créneau, que de la coréalisation sans minimum garanti. La Factory assume les risques financiers (locations de matériel, équipes d’accueil et de billetterie…) et c’est rendu possible par un partenariat tout au long de l’année avec le Collège et par la confiance du département qui nous met le lieu à disposition pour un coût très raisonnable.  Ensuite, la volonté était qu’on y accueille les artistes qui ne rentrent pas dans les cases. Spectacles pour la rue, les lieux non dédiés, clown.e.s aussi, surtout les plus punk.e.s. Des artistes à la marge qui ont souvent une approche bien plus subversive des sujets de société.

Quelle est votre stratégie ?
La ligne de La Factory, si c’est le sens de votre question, c’est avant tout de programmer des écritures contemporaines qui mettent les enjeux politiques et sociétaux au centre du plateau. Parfois, ça peut être très bien fait en questionnant un texte du répertoire avec une approche actuelle, mais le plus souvent je mets en avant des créations récentes, des textes immédiats, impérieux parce qu’ils sont d’ici et de maintenant avec la vigueur de l’urgence à dire.

Après, pour ce qui est du cumul de lieux, ce n’est qu’une conséquence de l’ambition de soutenir un dispositif qui tienne toute l’année. Les marges financières cumulées de chaque lieu me permettent d’accueillir et soutenir des compagnies en résidence de septembre à mai alors que nos seules subventions ne nous permettraient d’ouvrir qu’un trimestre. Grace à la taille du dispositif La Factory, nous finançons deux trimestres sur 3 sur nos fonds propres.

Comment votre vision du théâtre a-t-elle évolué au fil du temps (de la naissance de la Factory à nos jours) ?
Ma vision n’a pas évolué au sens d’une « réforme ». Elle s’est affirmée, affermie… les deux ! L’autofinancement dont je parlais précédemment est au service d’une idée, d’un constat fait en 2015, à l’issue de mon premier festival à la direction du théâtre de l’Oulle, notre premier lieu. En 3 semaines d’activité, une année entière était financée par l’économie du Off. Loyers, charges, salaires… j’ai estimé que la moindre des choses était de rendre à l’écosystème de l’art vivant ce qu’il était possible de rendre en accueillant toute l’année, gratuitement, des compagnies en résidence. D’années, en années j’ai constaté que ce dispositif correspondait à un besoin des compagnies et que ça pouvait, ou devait être une des « spécialités » de notre ville. En faire un incubateur permanent d’Arts Vivants, la place forte de la filière avec des événements réguliers accompagnant les quatre saisons d’une création…

 

Comment les compagnies vous identifient-elles ? Quel est le message reçu pour venir jouer chez vous ?
Nous sommes d’abord pour nombre de compagnies un compagnon de voyage dans l’aventure de la création. Cela crée des liens. Nous accueillons en résidence 30 à 40 compagnies par ans depuis 11 ans. Cela commence à faire une grande famille. Notre programmation est lisible, beaucoup de compagnies se reconnaissent dans notre ligne artistique et les programmateurs nous ont rangé peu à peu, à force de travail, dans la catégorie des lieux prescripteurs… c’est un facteur puissant d’attractivité pour les compagnies qui viennent en premier lieu dans le off pour la diffusion de leurs spectacles sur les prochaines saisons.

Qu’est-ce qui fait selon vous la différence avec les autres directeurs de théâtre ? Le petit plus qui fait la différence ?
Sans doute le fait que je ne vienne pas du sérail. Je ne suis pas passé par les écoles nationales de théâtre. Je n’ai pas de cursus dans le théâtre public. Ma formation intellectuelle est du côté des romanciers, des écrivains plus que des auteurs de théâtre.

Et puis, je suis un littéraire qui a fait des études d’économie industrielle et de finance. Ça isole (rire !) Je fais cohabiter plus facilement dans mes programmations des productions du théâtre public et du théâtre privé. J’aime aussi aller chercher des propositions qui échappent au conformisme qu’on trouve, parfois, dans les propositions du théâtre conventionné. J’aime les sales gosses et, dans les institutions, on préfère les premiers de la classe. Cela ne facilite pas toujours mon dialogue avec les officiels…

Avez-vous le temps d’écrire ou de mettre en scène ? Si oui…
J’ai deux ou 3 romans et des centaines de pages de notes qui m’attendent… mais je ne me suis pas encore assez assagi pour leur rendre justice. Cela viendra…

Avez-vous pensé à une aventure politique ?
La politique n’est pas une aventure à mes yeux. Je me suis engagé en effet aux dernières élections municipales, aux côtés d’Olivier Galzi, le nouveau maire d’Avignon, pour passer des paroles aux actes et, maintenant, devenu adjoint au maire, délégué à l’éducation et aux arts vivants, j’ai la possibilité de mettre ces idées en pratique. C’est un honneur et une grande responsabilité.

Propos recueillis par Laurent Schteiner

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