En aparté avec Jean Boillot

par | 6 Oct 2026

Les RENCONTRES EUROPÉENNES DES NOUVELLES ÉCRITURES (R.E.N.E) constituent un rendez-vous annuel dédié au théâtre et à l’innovation, réunissant professionnels des champs de la création, de la recherche et développement, de l’ingénierie, du spectacle vivant et des industries culturelles et créatives, et publics autour des enjeux artistiques, technologiques et sociétaux des nouvelles écritures. Cette 2ème édition se penchera sur le thème suivant : « Ecrire les nouvelles présences ». Elle se déroulera du 26 au 29 octobre 2026 à Metz, au Théâtre Bernard-Marie Koltès, au Centre Pompidou-Metz et à BLIIIDA. A ce titre, Jean Boillot, le créateur de ces rencontres nous a livré un entretien passionnant !

   Il faut réinventer de nouvelles écritures 
  • Du théâtre à distance aux nouvelles écritures

    SLP_ Les Rencontres européennes des nouvelles écritures connaissent leur deuxième édition à Metz. Revenons à la genèse du projet. Que recouvrent exactement ces Rencontres ?

    Je suis metteur en scène de théâtre et j’ai dirigé pendant dix ans un Centre dramatique national. J’ai toujours eu envie, dans ce cadre, de travailler autour du numérique. C’était un nouvel environnement, avec de nouvelles relations et de nouvelles cultures qui étaient en train de se construire. Je n’ai simplement pas eu le temps de le faire. Il a fallu que survienne le Covid. Comme pour beaucoup d’entre nous, cette période a finalement été l’occasion de réaliser certains rêves. J’ai alors expérimenté un théâtre à distance, de chez soi pour chez soi. Nous étions tous là, à nous ennuyer, à être inquiets, tandis que les théâtres étaient fermés. J’ai proposé à plusieurs équipes de mettre en lecture, voire à l’écran, des textes sur lesquels elles étaient en train de travailler. Cette expérience m’a apporté deux enseignements assez remarquables.

    Quand le numérique révèle un nouveau public

    Le premier, c’est que lorsque nous avons diffusé ces propositions en direct sur Internet, il y a eu énormément de monde. Nous avons rempli virtuellement l’équivalent de plusieurs grandes salles, avec parfois entre 600 et 800 spectateurs. Mais surtout, ces spectateurs n’étaient pas forcément des gens de théâtre. Ils n’appartenaient pas nécessairement à la même génération et il y avait notamment beaucoup de jeunes. Je me suis alors dit : « Tiens, c’est intéressant. » Ce type de lecture semblait interpeller de nouvelles personnes, certainement curieuses de ce qui était en train de se passer.

    Le théâtre ne se transpose pas à l’écran

    Mais j’ai tiré un deuxième enseignement de cette expérience : les formes que nous avions imaginées n’étaient pas du tout adaptées à l’environnement numérique. Les écritures dont nous nous servions étaient essentiellement des pièces de théâtre, souvent des textes nouveaux avec leurs auteurs. Or elles n’étaient pas pensées pour cet environnement : les écrans, la polyprésence, le fait d’être ici et ailleurs, le décalage, les accidents de connexion…Il fallait donc inventer de nouvelles écritures qui prennent en considération ces environnements numériques, mais aussi de nouveaux formats.

    Le smartphone entre en scène

    Lorsque les théâtres ont rouvert et que l’activité est redevenue normale, j’ai proposé à mon équipe d’ouvrir au sein de la compagnie un laboratoire consacré aux nouvelles écritures, aux nouvelles dramaturgies ou aux dramaturgies augmentées, c’est-à-dire des dramaturgies impactées par le numérique. La question était notamment de savoir comment utiliser des outils qui font désormais partie de notre quotidien. Comment le smartphone peut-il être ouvert pendant une représentation ? Comment les réseaux sociaux peuvent-ils être convoqués ? Et comment imaginer la présence de l’intelligence artificielle ?

    J’ai commencé par réunir des gens venus du théâtre, principalement des auteurs, mais aussi des personnes issues du jeu vidéo. Ces dernières apportaient une autre culture de la technologie et du récit. Pendant le confinement, j’avais découvert la richesse de ces univers et de ces écritures, que je ne soupçonnais pas. Nous avons alors commencé à construire un format que nous avons appelé le théâtre prêt-à-jouer, avec un premier prototype intitulé L’Arbre de Mia.

    Quand le spectateur devient interprète

    SLP_ Le principe de L’Arbre de Mia est assez étonnant : vous faites jouer des personnes qui ne sont pas des acteurs.

    Oui. Le smartphone est utilisé en temps réel pour prompter les acteurs et les actrices. Cela permet de proposer une expérience à des personnes qui ne sont pas forcément familières du théâtre et qui n’ont pas besoin de répéter. Elles découvrent au fur et à mesure ce qu’elles doivent dire, faire ou même choisir, puisque certains récits peuvent être non linéaires.

    SLP_ Vous avez d’ailleurs présenté cette expérience à Avignon.

    Oui, et cela nous a vraiment fait évoluer. Nous nous sommes rendus compte qu’avec finalement peu de choses, et avec l’aide de la technologie, nous pouvions proposer une expérience d’acteur ou d’actrice à des personnes qui n’étaient pas forcément familières de cet univers. Cela produit une véritable expérience, forte et poétique. À Avignon, les gens se sont vraiment pris au jeu. Ils prenaient à cœur ce qu’ils vivaient et, tout à coup, ils jouaient. C’est aussi une question d’accessibilité. Le travail avec des personnes venues du jeu vidéo nous invite à glisser du spectateur vers le joueur, à réinventer le rôle du spectateur pour qu’il devienne joueur, voire même interprète.

    Ouvrir les portes du théâtre

    SLP_ Cette volonté de déplacer la place du spectateur ne risque-t-elle pas de se heurter à un public qui vient précisément au théâtre pour écouter un texte et retrouver une certaine forme de classicisme ?

    Je ne suis pas le seul à travailler dans cette direction. Si vous regardez le programme des Rencontres européennes des nouvelles écritures, vous verrez que plusieurs équipes explorent ces questions avec des formats très différents. Évidemment, cela déplace beaucoup de choses, à commencer par la séparation entre la scène et la salle. Demander au public de participer n’est pas forcément ce qu’il attend et beaucoup peuvent même le redouter. Mais, à l’inverse, une culture de la participation s’est développée avec la culture numérique. Elle nous permet de toucher de nouveaux spectateurs et de nouvelles spectatrices. Je pense que nous créons ainsi des appels d’air vers des publics éloignés du théâtre, qui ont parfois une idée très arrêtée de ce qu’il est. Certains pensent que le théâtre est quelque chose de vieillot, de très littéraire, et qu’ils n’y trouveront pas leur place. Lors des tests que nous avons réalisés auprès de jeunes gens, nous avons constaté que mettre un smartphone dans leurs mains permettait d’ouvrir une porte vers le théâtre.

    La technologie au service de l’exigence artistique

    Les auteurs avec lesquels nous avons travaillé sur L’Arbre de Mia, comme Pauline Sales, Marc-Antoine Cyr ou Camille Duvelleroy, n’ont évidemment pas renoncé à l’exigence artistique du texte ni, plus largement, à celle du théâtre. Le fait d’avoir entre les mains un outil qui appartient à leur culture quotidienne permet simplement de réduire l’intimidation. La porte s’ouvre plus largement. Et cela ne concerne pas seulement les jeunes. Les nouvelles technologies touchent aujourd’hui toute la population. Je pense donc que nous, gens de théâtre, aurions tort de nous priver de ce rapprochement.

     

De nouvelles écritures pour de nouveaux publics

SLP_ Cette réflexion sur les nouvelles technologies rejoint également celle des publics empêchés.

Absolument. Les nouvelles technologies peuvent permettre d’imaginer une autre relation du théâtre avec des personnes éloignées ou empêchées. Une metteuse en scène comme Marie-Christine Mazzola travaille par exemple en direction d’un public malentendant avec des gilets et des planchers haptiques qui vibrent. Les personnes qui n’entendent pas reçoivent ainsi une intensité vibratoire. Elle travaille avec des poètes autour de ce nouvel outil. Nous sommes encore dans la recherche et le développement, mais c’est certainement une nouvelle voie dans laquelle pourront s’engager des dramaturges et des artistes pour construire de nouvelles écritures.

« Nouvelles présences » : où commence et où finit le théâtre ?

C’est précisément cette question des nouvelles formes de présence qui est au cœur de l’édition 2026.

Oui. J’essaie chaque année de partir d’une problématique. Cette année, nous avons choisi les notions de « nouvelles présences ». Il existe un texte de loi datant de l’après-guerre qui définit le théâtre comme un acte de coprésence entre le public et les acteurs, dans un même espace-temps. Mais qu’est-ce qu’on fait des spectateurs qui ne sont pas dans le même espace ? Ils sont présents, mais par l’intermédiaire d’un écran. Et qu’est-ce qu’on fait d’un acteur qui n’est pas sur scène, mais à Toronto, alors que le spectacle se déroule ailleurs ? La question devient encore plus complexe lorsque nous avons sur les plateaux des acteurs, des danseurs, des musiciens, mais aussi des « chatbots », des hologrammes ou d’autres formes de présence artificielle et cybernétique. Comment les considère-t-on ? Est-ce encore du théâtre ? Est-ce autre chose ? Le théâtre est l’art de la présence et de la rencontre. Alors, qu’est-ce qu’on fait de ces nouvelles présences ? C’est autour de cette question que nous avons construit les Rencontres européennes des nouvelles écritures 2026.

Écrire autrement

SLP_ Comment cette réflexion se traduit-elle dans la programmation ?

Nous avons trois grandes actions. La première est un défi d’écriture destiné à des auteurs et autrices venant du théâtre, du jeu vidéo ou, plus largement, à des créatifs qui souhaitent se confronter à de nouveaux formats associant théâtre et numérique.

Nous allons notamment travailler sur le théâtre prêt-à-jouer, sur le théâtre à distance, qui explore les questions de téléprésence, mais aussi sur le théâtre conversationnel, qui cherche à faire coexister acteurs et actrices avec des « chatbots » et des hologrammes sur un plateau. Pendant deux jours, une vingtaine d’auteurs et d’autrices vont travailler collectivement pour explorer ces différents formats.

Du spectacle à l’expérience

La deuxième grande action correspond aux journées d’échanges, avec des tables rondes, des rencontres, des performances et des présentations de travaux en cours. Nous mettrons notamment l’accent sur la question des publics empêchés. Nous accueillerons également Boris Razon, directeur éditorial d’Arte France, qui a beaucoup travaillé sur les nouveaux récits et développé chez Arte des formes hybrides mêlant audiovisuel, jeux vidéo, spectacle vivant, interaction, participation et immersion. Enfin, la troisième grande action est une programmation de spectacles. Nous présenterons notamment Les Aveugles de Julien Dubuc et du collectif In Vivo, avec douze spectateurs munis de casques de réalité virtuelle. Nous accueillerons également Antoine Defoort, qui proposera une conférence-spectacle autour de la méthode itérative, et Handle With Care, une proposition venue de Lille et de Belgique dans laquelle il n’y a ni acteur ni actrice sur le plateau, mais simplement une boîte. Le spectacle commence lorsque quelqu’un dans le public se lève, ouvre la boîte et découvre des propositions de jeux collectifs. C’est une autre manière d’interroger la présence et la participation.

« Écrire une pièce pour des acteurs n’est pas écrire une expérience pour des joueurs »

Cette dernière proposition rejoint une question qui me paraît essentielle : écrire une pièce pour des acteurs est une chose ; écrire une expérience pour des joueurs en est une autre. C’est aussi pour cela que nous voulons faire dialoguer des artistes avec des chercheurs, des universitaires, des professionnels de la santé et du handicap, mais aussi des enseignants. Les environnements numériques sont réinventés partout. Ils ne transforment pas seulement le théâtre : ils impactent l’ensemble de notre société.

Vers la Villa Mosellane

SLP_ Les Rencontres semblent ainsi dépasser le cadre d’un festival. Sont-elles une première étape vers un projet plus vaste ?

Oui. Les Rencontres européennes des nouvelles écritures constituent une action préfiguratrice d’un projet de lieu actuellement à l’étude : la Villa Mosellane. Ce serait un lieu de fabrique. Nous sommes encore dans une phase de faisabilité, mais plusieurs axes nous intéressent particulièrement : la manière dont les artistes se saisissent des problématiques contemporaines et des technologies, le glissement du spectateur vers le joueur dans les formes participatives, mais aussi les relations entre spectacle vivant, recherche et innovation. Le Département de la Moselle est un partenaire central de cette réflexion. Après avoir vu L’Arbre de Mia, il m’a donné carte blanche pour imaginer un projet.

Metz, laboratoire des nouvelles écritures

SLP_ Pourquoi Metz pour faire émerger cette réflexion ?

Metz n’est évidemment pas Paris, ni Avignon. Ce n’est pas forcément une ville qui apparaît comme centrale sur le plan théâtral. En revanche, il existe ici un véritable tropisme autour de l’innovation et du numérique, notamment avec Constellations, le festival consacré aux arts numériques. Nous nous inscrivons un peu dans cette dynamique, mais en venant parler plus spécifiquement du théâtre et de sa relation avec les nouvelles technologies. C’est finalement assez logique que les Rencontres soient nées ici. Et nous travaillons pour qu’elles soient mieux connues, qu’elles attirent davantage de monde et que cette réflexion puisse trouver sa place dans le paysage théâtral.

Propos recueillis par Laurent Schteiner

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