Théâtre : « La nuisette » de Frédérique Gutman, Hervé Lavayssière et Jean-Marie Villiers
Le Théâtre de l’Essaïon nous propose actuellement un spectacle de toute beauté, La nuisette de Frédérique Gutman, Hervé Lavayssière et Jean-Marie Villiers. Ce spectacle explore la thématique de l’incestuel, une déviance peu connue mais créant autant de ravages que son ainée. Cette zone opaque bouleverse la psyché par son caractère diffus, malaisant et nauséabond profitant de la naïveté enfantine. Sophie Daull nous prodigue une belle mise en scène dans un huis clos qui prend les allures d’un règlement de compte au coeur d’une fratrie. Un pugilat propre à leur assurer une catharsis salutaire.Â
Trois frères se retrouvent aux funérailles de leur père. Leur mère, atteinte de sénilité douce, a été placée depuis peu dans un EHPAD. Ils se retrouvent tous trois dans la maison familiale hantée par les souvenirs. Le premier arrivé sur les lieux est Antoine le cadet travaillant dans la musique, suivi de Norbert l’ainé médecin et Roland, homme d’affaires. De ces lieux exhale une rémanence qui pousse Antoine à briser le silence en présentant à ses frères la nuisette de leur mère. Tout un symbole en soi. Ses années d’analyse lui ont certainement permis d’extirper le poison qui l’infectait depuis l’âge de ses 7 ans. Invité par sa mère à dormir à ses côtés, en l’absence de son père, Antoine sera considéré per ses frères comme le préféré, le chouchou. Un prix très élevé à payer pour cette place dont Antoine se serait bien passé. Mais empreint de la naïveté qui sied à son âge, il sera le témoin de la déviance maternelle. Porté à son comble, fruit d’un malaise généré par une intimité envahissante, d’un malaise diffus qui porte le nom d’incestuel, Antoine se retrouvera dès ses 12 ans, fracassé. En dépit de ses séances d’analyse, il porte toujours en lui des stigmates qui ont marqué sa vie sexuelle.
Dans ce huis clos, le spectateur ne voit plus sur scène que 3 enfants qui se chicanent, se déchirent et se détestent. Les mesquineries et les coups bas remontent à la surface en les éclaboussant tous de plein fouet. Entre jalousie et frustration, ils avancent seuls, à tâtons dans la vie, emportant avec eux un lourd fardeau familial. Leur mère immature, objet de désir, de fascination et de détestation, les aura broyés, en inversant les codes sociétaux et en franchissant les lignes rouges naturellement admises. Ces retrouvailles, signe d’une catharsis permettent à chacun de s’exprimer avec violence et sincérité, gage d’une amorce de reconstruction. Ces 3 enfants ont été marqués par cette expérience où l’amour d’une mère revêtait les mêmes effets que l’application d’un fer rouge. Le temps a passé, leur mère est devenue sénile, mais les souvenirs sont toujours aussi encombrants.
On ressent toute la puissance de ce thème porté par des comédiens habités et qui interprètent avec brio leur personnage. Les bruitages de papiers déchirés énoncent des vérités qui vont éclater. Elles agissent comme un baume sur les plaies toujours vives. Ce spectacle, écrit avec finesse et authenticité, comporte des phrases percutantes qui apportent des respirations comiques. La belle mise en scène de Sophie Daull plonge le spectateur dans un rôle de témoin. Et parfois, le personnage d’Antoine les renvoie à leur propre vécu. Il est remarquable de vivre une telle pièce en mettant l’accent sur la thématique de l’incestuel, partie immergée de l’inceste. Méconnue ou moins visible, l’incestuel crée de graves ravages dans la psyché par sa difficile détection et par l’envahissement de la sphère émotionnelle.
Laurent Schteiner
« La nuisette » de Frédérique Gutman, Hervé Lavayssière et Jean-Marie Villiers
Mise en scène de Sophie Daull
avec Fabrice Clément, Jean-Christophe Clochard , Guillaume Destrem et Frida L’autre
- Musique Pierre Ragu
- Lumières Vincent Tudoce
- Crédit photo : Hervé Lavayssière
Théâtre de l’Essaïon
6 rue Pierre-au-lard
75004 Paris
Renseignements et réservations au 01 42 78 46 42
www.essaion.com
Jusqu’au 8 mai les jeudis et vendredis à 20H50