Théâtre : « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht

par | 2 Fév 2026

Le théâtre de la Ville vient de nous gratifier d’une magnifique création d’après l’oeuvre de Bertolt Brecht, Le cercle de craie caucasien. Mis en scène de main de maitre par Emmanuel Demarcy-Mota, ce spectacle nous oblige à affiner une réflexion que la morale estime conforme à ses valeurs. Mais où se trouve la vraie réalité ? Où allons-nous placer le curseur entre morale et raison, entre morale et coeur ? Bertolt Brecht explore cette nouvelle réalité, celle du coeur avec soin et délicatesse. En avance sur son temps, il nous propose une réflexion saluutaire sur la maternité, prolongeant le débat suscité par Elisabeth Badinter, l’instinct maternel est-il naturel ? 

Lors d’un attentat révolutionnaire dans un kolkhoze, le gouverneur Georgi Abchvilli est assassiné. Sa femme, davantage préoccupée par sa personne et de ses effets personnels, fuit à la hâte, abandonnant son fils Michel encore bébé. Dans le chaos qui s’ensuit, Groucha Vachnadzé recueille l’enfant pour le mettre en sûreté car il fait l’objet de poursuites des révolutionnaires. Son périple la conduira à travers le Caucase et elle devra affronter maintes difficultés: des soldats violents, la misère, la faim, la peur, le mépris…Contrainte à se marier contre son gré, elle trahira la promesse faite à son fiancé de le retrouver après la guerre et de se marier avec lui. La révolution s’éteint mais Groucha est toujours pourchassée afin que Michel soit restitué à sa mère naturelle. Un juge excentrique et grotesque soumet ces deux femmes à l’épreuve du cercle de craie. D’une part, la mère naturelle et de l’autre Groucha qui s’est attachée à Michel et le considère comme son propre fils. Michel est placé au centre du cercle. Chaque femme doit tirer de son côté l’enfant. Celle qui tirera le plus fort sera indubitablement sa mère…

Cette fable rappelle à bien des égards l’histoire du jugement du roi Salomon. Deux femmes réclamaient le même bébé. Instruit par un tribunal, le roi Salomon pour départager les deux femmes et distinguer la vraie mère , décida de couper en deux le bébé. Sa vraie mère hurla de peur. La cause était entendue, les entrailles d’une mère ne pouvaient mentir. Poussons plus loin ce raisonnement à la lumière de cette pièce. Devant un dilemme où il est convient de déterminer quelle est la vraie mère, Brecht introduit un élément nouveau, le temps. Groucha, en ayant aimé, protégé et vécu avec Michel s’avère davantage mère que celle qui l’abandonné au profit de son propre confort. A ce titre, Groucha avait renoncé à tirer hors du cercle de craie Michel de peur de lui faire mal. N’est-ce pas là la réaction d’une mère ? Brecht, en avance sur son temps, bat en brèche l’instinct maternel et les possibles liens de sang. L’amour du coeur, quel qu’il soit demeure le plus important.

Ce spectacle, mis en scène de façon magistrale par Emmanuel Demarcy-Mota et fort d’une quinzaine de comédiens, est proprement magnifique. A la manière d’un film, on assiste aux péripéties de la révolution et aux pérégrinations de Groucha. Les transitions musicales accompagnent le propos de la pièce. Elodie Bouchez est formidable en mère courage. Ce spectacle, d’une grande qualité esthétique, est à voir d’urgence !

Laurent Schteiner

« Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht

Mise en scène de Emmanuel Demarcy-Mota

avec  Elodie bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérard Maillet, Ludovic Parfait Goma et Jackee Toto.

  • Collaboration artistique Julie Peigné assistée de Judith Gottesman
  • Scénographie Natacha Le Guen de Kerneizon
  • Costumes Fanny Brouste
  • Lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota
  • Musique Arman Méliès
  • Objets de scène Erik Jourdil
  • Maquillages et coiffures Catherine Nicolas
  • Dramaturgie et documentation François Regnault et Bernardo Haumont
  • crédit photo  

Théâtre de la Ville
salle TVD-Sarah Bernhardt
2 place du Chatelet – 75004 Paris
loc 01 42 74 22 77 et sur theatredelaville-paris.com

Jusqu’au 20 février 2026 

 

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