Théâtre : « Ceux qui se sont évaporés » de Rébecca Déraspe

par | 6 Fév 2024

Rébecca Deraspe, brillante autrice canadienne, est actuellement à l’honneur au théâtre de Belleville avec un texte fort et poignant, Ceux qui se sont évaporés. Comment comprendre ces individus qui, un beau jour, décident de disparaitre dans la nature sans plus jamais donner de nouvelles ? Quel est le drame qui se noue pour toutes les parties en présence ?

Il est vrai que nous disposons tous à l’origine d’une multiplicité de vies possibles. Certaines sont choisies par facilité ou faiblesse. D’autres sont le fruit d’actes mûrement réfléchis. Enfin, certaines s’avèrent être un mélange de compromis entre ces deux voies.
 
Emma est une jeune femme qui déroule une vie qu’elle n’a pas choisi. Sa vie ressemble davantage à ce staccato d’actions qui transcendent chaque moment de la vie et relayé par les personnages au début du spectacle. Formatée ou paramétrée, Emma ne peut se départir d’une vie qui ne lui correspond pas et à laquelle elle ne peut se soustraire. La narration se veut chorale pour expliquer l’étroitesse d’espace dont dispose Emma. Sa vie la comprime peu à peu. Mais il y a Nina, sa petite fille qui la maintient en vie. Ses parents par trop invasifs la plongent dans un état second où elle réagit en parfait automate. Comment expliquer l’inexplicable ? Une disparition sous forme d’une fuite organisée ? Sa fragilité et son impossibilité à affirmer son véritable moi deviennent un enjeu patent pour Emma. Alors, la tentation de disparaitre, de se fondre dans la masse et de devenir soluble dans l’anonymat, est tentant. Mais abandonner Nina constitue un crève-cœur. Tentant de déculpabiliser, elle s’imagine sans doute qu’elle aura une autre maman. Des mots qui jouent le rôle d’un baume trompeur mais nécessaire pour mener à bien sa fuite.
 
La mise en scène très efficace et très rythmée de Fabian Chapuis entoure cette histoire où le spectateur bénéficie de tous les éléments de compréhension. Pour ceux qui restent, le traumatisme est pire qu’un deuil. Ils ne comprennent pas ce qui s’est passé. La disparition engendre une cohorte de questions abyssales. Qui était vraiment Emma ? Comment a-t-elle pu laisser Nina ? Où est-elle ? Des questions qui resteront sans réponse. 
 
Les retrouvailles entre Nina et Emma révèlent la souffrance réciproque vécue par ces deux êtres. Culpabilité d’abandonner son enfant à une autre femme contre culpabilité d’appeler maman une autre. Ces cris déchirants témoignent d’un traumatisme violent qui ont vu deux vies volées en éclats. La survie d’Emma a provoqué des dégâts collatéraux immenses.
 
Fabian Chapuis a réalisé une dramaturgie à la hauteur de cette tragédie qui fait froid dans le dos. Le spectateur reste tétanisé devant l’ampleur de cette problématique et vit avec Emma un itinéraire tracé où elle demeure prisonnière. Les comédiens, tous excellents, nous présentent les deux faces d’une même problématique, d’une histoire qui se répète à l’envie chaque année. En France, il est dénombré 18.000 disparitions par an.
 
Laurent Schteiner

« Ceux qui se sont évaporés » de Rébecca Déraspe

Mise en scène de  Fabian Chapuis

avec Anne Coutureau, OLivier Martial, Laurent d’Olce, Benjamin Penamaria, Chloé Ploton, Camille de Sablet et Elisabeth Ventura

  • Collaboration artistique  : Taïdir Ouazine
  • Scénographie : Fabian Chapuis
  • Musique : Cyril Romoli
  • Construction structures métal : Arié Hogendorn
  • Vidéo :  Bastien Capela
  • Lumières et collaboration scénographie : Lucie Joliot
  • Crédit Photos :  © Bastien Capela

Théâtre de Belleville
16 passage Piver
75011 Paris
Résa : 01 48 06 72 34
www.theatredebelleville.com

les lundis et mardis à 21h15 et le dimanche à 17h 

 

 

 

 

 

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