En aparté : Stanislas Roquette

par | 20 Juin 2023

Stanislas Roquette est un artiste pétri de talent qui aime pratiquer un théâtre alliant finesse et poésie. Il constitue une personnalité très appréciée des grands metteurs en scène tels Marcel Bozonnet, Roland Auzet, Denis Guénoun, Jérôme Deschamps et tant d’autres… Directeur artistique de la compagnie Artépo, il est depuis 2018 artiste compagnon de la Maison de la Culture d’Amiens. Les spectacles qu’il met en scène ou interprète ont été présentés sur de grandes scènes françaises (Chaillot, TNP, Festival d’Avignon, CDN et Scènes Nationales, Théâtre de l’Atelier, Théâtre de la Madeleine), mais il travaille aussi beaucoup à l’étranger, notamment avec le réseau des Instituts Français (Chine, Russie, États-Unis, Algérie, Iran, Turquie, Corée du Sud, Allemagne, Suisse).
Découvrez l’entretien passionnant qu’il nous a offert !

A votre âge, vous possédez déjà un joli parcours artistique. Quelles en ont été les étapes ?
Stanislas Roquette_ J’ai démarré en faisant du café-théâtre dans des caves lyonnaises. J’écrivais et je jouais des sketchs d’humour. Le café-théâtre, c’est faire du théâtre « quand même », même si on n’a ni salle ni moyens. On se met devant les gens, on raconte une histoire à la première personne, on essaie de faire rire, et idéalement de faire en sorte que ce rire soit le plus poétique possible. J’aimais cette idée de fête théâtrale. Depuis, je suis entré dans un réseau de théâtres subventionnés, de théâtre d’Art avec ses majuscules. J’ai travaillé de grands textes et j’ai fait des rencontres avec des metteurs en scène que j’appréciais énormément, et qui m’ont beaucoup appris.

Peut-on dire qu’ « INSULINE & MAGNOLIA » constitue un tournant dans votre carrière, car il s’agit là d’une œuvre assez personnelle ?
S.R._ Effectivement, INSULINE & MAGNOLIA a été un défi, celui de retrouver une forme de légitimité dans le fait d’écrire. Il s’agissait pour moi de témoigner de mon rapport à la poésie. D’où venait le fait que, depuis plusieurs années, je faisais essentiellement des spectacles avec des textes poétiques ? Je me suis plongé dans mes souvenirs, et grâce à l’aide dramaturgique d’Alexis Leprince, deux éléments biographiques se sont dégagés. D’une part le diagnostic de mon diabète à 15 ans, et la difficulté pour un adolescent d’être confronté à une maladie incurable, qui nécessite un traitement lourd. Puis, la rencontre avec une jeune femme, Fleur, personnalité lumineuse, solaire et fantasque qui m’a permis de traverser cette épreuve en me faisant découvrir la poésie, la littérature, les voyages. C’est l’histoire de cette amitié, de cette seconde naissance, et de comment certaines rencontres dans la vie peuvent nous sauver de nous-même.

Est-ce que vous avez romancé la pièce ?
S.R._ Assez peu. Il y a un réarrangement des souvenirs, la chronologie est un peu reconstruite, mais l’essentiel est là.

Est-ce que vous restez, après toutes ces années, marqué par cette femme ? Qu’est-ce qu’elle représente aujourd’hui ?
S.R._ À l’adolescence on construit ses idéaux, un absolu. Pour moi, elle a incarné un horizon extrêmement dégagé qui m’a fait revivre. Plus tard, l’âge adulte est une incessante confrontation à cet idéal de jeunesse : alors, où en suis-je ? Que reste-t-il de ce moment d’adolescence, de cette amitié amoureuse si ardente ?… Il en reste un désir de fidélité à ce qui s’est promis.

Pour en revenir à l’écriture, la publication d’INSULINE & MAGNOLIA constitue-t-elle une consécration en tant qu’auteur, dans la mesure où vous avez été édité par ACTES SUD-PAPIERS ?
S.R._ Une consécration vient couronner un long parcours, et ce n’est pas le cas. J’ai d’abord écrit ce texte pour le jouer, puis j’ai été infiniment heureux qu’il soit publié. Actes Sud est une maison que j’admire énormément. Cela me donne de l’énergie et de la confiance pour continuer d’écrire.

« NOUS SOMMES UN POÈME » et « INSULINE & MAGNOLIA » ont un parfum poétique. Comment êtes-vous « tombé » dans la poésie ?

S.R._ Je pense que ce qui arrive dans nos vies a de multiples origines. Il y a des ramifications souterraines qui nous échappent, au moins en partie. Pour moi, la maladie a provoqué une conscience subite de la mort. L’imminence de la finitude, de la vie qui peut s’arrêter à tout moment. Cette urgence de vivre est, je crois, une des sources, sinon la source de la poésie. C’est cette intensité vitale ramassée que l’on retrouve condensée dans les mots !
Enfant, j’étais porté par une foi chrétienne assez ardente qui s’est dissoute quand on a diagnostiqué mon diabète. Quand un médecin m’a expliqué la cause de la maladie par « un tireur fou dans le ciel qui canardait au hasard », en me disant que par malchance c’était tombé sur moi, j’ai identifié ce tireur fou à Dieu. Cela a un peu rompu les relations cordiales que j’avais avec lui. D’une certaine manière la poésie est venue se substituer à cette transcendance, mais de manière laïque. Grâce à la rencontre avec Fleur, cet éblouissement amical adolescent, il y a eu l’arrivée du théâtre, le plaisir de dire les mots, de les sentir traverser mon corps, l’idée d’être soulevé par eux. C’est ce que je raconte dans INSULINE & MAGNOLIA. Je me suis éloigné de la religiosité mais j’ai voulu garder quelque chose de la transcendance, cette expression chère à Fleur, qui fissure le quotidien, nos inquiétudes, nos habitudes. C’est une très grande joie de dire ou d’entendre les mots des poètes. Cela nous tire vers le haut.
Le spectacle « NOUS SOMMES UN POÈME » est la concrétisation de ce désir : un récital poétique et musical dans lequel les mots dialoguent avec le violon et la guitare de Gilles Geenen.

Copyright Nil Bosca

Vous avez joué dans « L’AVARE » au Théâtre de la Ville et les critiques ont été dithyrambiques. Vous allez le jouer prochainement à Grignan.
S.R._ J’y interpréterai le rôle de Cléante les 23, 29, 30 juin et 1er juillet, puis du 17 au 27 juillet. Les autres soirs, et jusqu’au 19 août, ce sera Bastien Chevrot qui jouera le rôle.

Quelle a été la vision de Jérôme Deschamps sur cette comédie ? Comment vous a-t-il dirigés ?
S.R._ Jérôme Deschamps a cette fantaisie incroyable qu’on connait bien depuis Les Deschiens, avec une exubérance clownesque qui s’exprime dans ses grands spectacles populaires et comiques. Il a également un goût très prononcé pour le classicisme, la Comédie Française et les grands acteurs de « l’ancien temps » qu’il imite avec délectation. La facture de sa mise en scène embrasse ces deux registres. C’est un spectacle en costumes d’époque avec aussi la fantaisie de Macha Makeïeff. La troupe est formidable. On joue le texte à fond, on essaie de faire sonner chaque phrase, de faire redécouvrir le génie de Molière. Tout est fait pour faire ressortir la langue, l’enchainement des situations cocasses, et donner la part belle à l’interprétation. Dans une frontalité et une nudité du plateau qui pourraient rappeler, certains en ont fait l’hypothèse, la manière dont Molière était joué à son époque.

Qu’en est-il du spectacle « EUPHRATE » que vous mettez en scène en compagnie de Nil Bosca et d’Olivier Constant, et qui sera à l’affiche du Festival d’Avignon ?
S.R._ EUPHRATE est le spectacle de Nil Bosca, une comédienne franco-turque que j’ai accompagnée à la fois pour l’écriture et la mise en scène. C’est un spectacle autobiographique qui raconte les difficultés qu’elle a rencontrées à l’adolescence avec le système scolaire. N’y trouvant pas son compte et devant faire un choix crucial d’orientation, elle en est venue à se plonger pour la première fois dans les origines turques de son père. A travers ces questions de choix de vie et de double culture, elle raconte son chemin initiatique à la découverte de sa propre parole de femme. Comment s’affirmer, savoir ce que l’on veut faire de sa vie ? En particulier quand on sent le poids d’une tradition qui n’a historiquement pas eu pour habitude d’exposer les femmes aux regards de tous ? Il s’agit d’un spectacle qui mêle le jeu et la danse au service de la narration, avec un vocabulaire corporel qui n’appartient qu’à elle. Une histoire entre la France et la Turquie. Ce spectacle sera visible au théâtre du Train bleu du 7 au 26 juillet prochain à 12h40.

Propos recueillis par Claire Gautier et Laurent Schteiner. 

 

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