En aparté : Laura Lutard

par | 20 Jan 2023

Laura Lutard, comédienne, metteur en scène et poétesse nous a offert un magnifique aparté sur l’essence même de son dernier spectacle aux Nouveaux Déchargeurs, De tous les seuils, je ferai ma demeure, adapté de son recueil Au bord du bord. Découvrez cette belle personnalité solaire dans cet entretien à bâtons rompus. 

Vous êtes comédienne, metteur en scène, quel est ce chemin qui vous a amené vers la poésie ?
Laura Lutard_
C’est le bordel de la Poésie de Paris. Ce sont des soirées culturelles organisées autour du concept de la maison close. Ce concept vient initialement de New York. Des personnes viennent se faire une passe de poésie en tête à tête avec un poète ou une poétesse. J’ai donc écrit pour pouvoir y participer. Il fallait que ce soit nos textes. Nous étions alors en 2015. Auparavant j’écrivais dans mes cahiers. Une production qui n’était pas appelée à être lue ni partagée. Cela n’avait pas de nom. Cela ne s’appelait pas poésie. Ensuite, le Bordel de la Poésie est devenu capital pour moi et j’ai créé après ma compagnie pour porter la poésie contemporaine. Je trouvais que créer des espaces de diffusion, pour la faire entendre au plus grand nombre, était très important.

Dans quelle mesure la poésie vous a aidé dans votre vie ?
L.L._ Elle m’a aidé à me dire qu’il n’y avait pas de chemin tout tracé de façon très concrète sur le travail, l’habitat, l’amour, le couple, la perte… sur toutes ces problématiques qu’il fallait résoudre. J’ai pensé qu’il y avait d’autres espaces, d’autres mots à mettre, d’autres idées, d’autres façons de faire. Et se dire qu’on a la capacité de s’inventer à chaque fois en étant toujours en accord avec le sensible. Cela m’a tout ouvert. Egalement l’espace de réception du monde.

Quelle est la part de tes origines créoles qui fait écho dans ta poésie ?
L.L._ C’est ce que je cherche, encore, beaucoup. Ma culture avec la Martinique  est fracturée car ce n’est pas quelque chose qui a existé de façon très fondamental dans ma famille mais qui était tout de même présent. Mais il existe une recherche avec la langue perdue. Je pense très clairement au créole qui ne m’a pas été enseigné. Comme il n’a pas été appris et transmis à ma grand-mère, il y a une coupure. Néanmoins, j’ai des sonorités qui remontent à l’enfance, dans l’agencement des phrases. Par exemple de ne pas mettre le verbe au même endroit, de ne pas s’embarrasser avec certains pronoms… Mais je découvre tout cela au fur et à mesure. En lisant Aimé Césaire, mon premier lien avec cette poésie antillaise et la négritude, j’y ai vu des passerelles. J’essaye d’en écouter et je sens un endroit que cela chemine en moi.

Quel est ton processus d’écriture ?
L.L._ Marcher ! Marcher beaucoup beaucoup ! (rires). Etre en mouvement, c’est vraiment la base. Emmagasiner des images. Et puis à un moment je me pose et je sais que ça va sortir. Mon processus d’écriture est de ne pas louper ce moment précis. Parfois je vais penser à une phrase et je vais commencer à la dérouler. Si je note pas tout de  suite, jamais je la retrouverais. Egalement au moment de m’endormir, cela m’arrive.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce recueil ?
L.L._
J’en ai écrit la majeure partie en Equateur durant le voyage. Après 6 mois plus tard, j’ai recommencé à retravailler, à réagencer, et à réécrire. 6 mois plus tard j’arrivais à 90% de l’existant. Puis, il s’est passé 2,5 ans en fonction des scènes ouvertes que je faisais. Je dirais 4 ans en tout. 

Comment se décompose ce recueil ?
L.L._ Il est en 3 mouvements. Il y a les Andes en première partie, le Pacifique au milieu et enfin le retour au quotidien. Je l’ai construit en triangulaire. Il y a ces 3 pôles, la perte, l’amour et le rapport au monde. La dernière partie est davantage une rechercher vers l’autre que vers l’intime.

Ce qui est magique dans votre œuvre est que tout s’interpénètre. Est-ce que cette philosophie de vie fait partie profondément de vous ?
L.L._ J’essaye. J’essaye d’être poreuse le plus possible. Tout s’est toujours interpénétré à des degrés de polarité très denses. A chaque épisode dramatique ou très heureux il y avait toujours une forme de contrebalancier de l’autre côté. J’ai un peu l’habitude d’osciller avec des polarités très tendues. Il est sûr que j’ai envie d’accueillir ce qui arrive le plus possible tout en étant dans une certaine protection. Il faut savoir proposer, se protéger, mais c’est aussi un cheminement de vie.

N’avez-vous pas craint que la poésie soit difficilement vendable au théâtre ?
L.L._ Bien sûr. Je me suis bien cassé les dents sur mon premier solo. Ca m’a permis de comprendre combien c’était complexe. Dans le milieu poétique quand on dit qu’on fait un spectacle théâtral, ça fait un peu peur. Et à l’inverse en théâtre, quand on dit qu’on fait un spectacle de poésie, c’est l’effroi total. Le problème est que l’on manque de références. Dans l’imaginaire collectif, ce n’est pas très clair. On ne sait pas de quoi il s’agit. De fait, c’est ça qui est génial dans la poésie. On ne sait pas de quoi il s’agit. C’est ça qui crée cette distance. dans le milieu théâtral où ça va très vite et où on a besoin d’identifier très fort les styles. La poésie est justement l’endroit où on ne peut pas le faire.

Comment vous est venue l’idée d’adapter ce recueil au théâtre ? 
L.L._ Je suis dans ce métier et l’oralité était fondamentale pour moi. Il ne faut pas oublier qu’il y a des personnes qui ne lisent pas. Il y a un endroit de partage et de transmission qui me plait énormément. Je trouve que c’est très inclusif. J’avais envie de poursuivre cette recherche, l’interaction sur l’instant au plateau entre la musique et le verbe avec le corps au centre. Ce dispositif me permettait ces expressions.

Pourquoi ce choix d’une musique électro pop qui accompagne votre spectacle ?
L.L._ A l’origine, on l’appelait électro organique. Mais ce n’est pas vraiment ce que Sika a fait. C’est de l’électro mais elle travaille d’ordinaire avec des sons documentaires. L’idée était de faire quelque chose de très dansant mais très tellurique également. C’est pourquoi cela s’appelle organique. On n’a pas voulu travailler sur des sons créés par ordinateurs mais aussi des sons créés par des instruments de musique et aussi des rythmes qui viennent de plusieurs traditions orales pour avoir plusieurs couches. Lélectro occidentale ne m’intéressait pas. Sika m’avait prévenu sur les risques une durée musicale trop longue et donc susceptible de lasser le public. Tout l’enjeu était de trouver les moments où la musique explose, nous emmène ailleurs.

S’agit-il d’un spectacle militant car vous défendez la place de la jeunesse dans la société ?
L.L._ Le militantisme est un terme qui est parfois complexe. Moi, je ne me dépeins pas comme militante car je ne suis pas inscrite dans un mouvement régulier avec d’autres personnes avec qui je mène des actions. C’est un appel très clair, ça c’est sûr qu’il n’y a pas assez de place pour la jeunesse, ça oui. Mais il y a toujours eu des guerres générationnelles. Il est un peu stupide que l’on continue à le faire. La jeunesse connait un moment très difficile car ce qu’on lui propose d’un point de vue futur est dur. Je ne voudrais pas avoir 15 ou 20 ans aujourd’hui avec toutes ces questions environnementales, thématiques…cela nous dépasse, on n’est même pas dans l’organisation humaine à ce niveau-là même si on l’est quand même comme donner des ateliers, de faire écrire, il y a beaucoup d’inventivité. Il faut arrêter de croire que les gamins sont toujours stériles, sur leurs écrans…Oui c’est engagé de dire : »on arrête les bêtises de vouloir garder, le contrôle, le pouvoir… Et là je m’adresse aux médias BFM, Hanouna… qui continuent à imposer un style hyper violent en disant que les autres sont des bisounours qui n’ont rien compris. Mais il est clair qu’ils vont mourir et les bisounours vont les remplacer. C’est le cycle de la vie. Autant s’entendre dès maintenant.

Est-ce que la poétesse prend le pas sur la comédienne ou la metteur en scène ?
L.L._ C’est une très bonne question. je trouve cela assez juste. J’adore jouer mais la place d’interprète peut me sembler complexe. C’est magnifique quand on est sur le plateau, ce qu’on reçoit est vertigineux ! Ce vertige demande de la préparation physique et mentale. Ca prend énormément de place et je trouve ça fabuleux mais j’aime bien vivre aussi (rires). A gérer !

Qu’avez-vous reçu du public ? 
L.L._ C’est fabuleux. Vu que je vous regarde dans les yeux je vois beaucoup d’émotions qui passent et j’œuvre avec. Parfois, on sent que l’on a touché un point sensible chez la personne. C’est très beau et on a envie de le nourrir et de continuer à le partager. Si le point sensible touché s’avère trop épineux, il faut savoir se mettre un peu en recul pour inviter la personne à lui dire « ne t’inquiète pas ! Dans quelques poèmes ça va bien se passer » ou à l’inverse quand ça rigole ça fait énormément plaisir d’être compris sur son humour. Parfois, il y a de grands moments de parano car l’écoute est tellement intense qu’on ne sait pas si les personnes en en ont juste marre ou si elles sont présentes. Je trouve cela phénoménal car on est partenaire avec le public.

Vos projets ?
L.L._ Je ne sais pas du tout quand le 2e recueil va sortir. Cet automne, j’étais en résidence à la Maison de la Poésie de Normandie, La Factorie. Ce qui m’intéresse particulièrement est comment l’esclavage, les idées colonialistes ont été mis en place et structurés le couple de mes parents. Par ailleurs, avec Maud Landau et sa compagnie, j’ai co-mis en scène Femme Pirate d’après Daniel Defoe. Il s’agit d’un duo de comédiennes où nous incarnons tous les personnages. Il s’agit d’un spectacle à destination des scolaires qui parle de la piraterie féminine. Enfin il y a le bordel de la poésie que je continue toujours de co-diriger.

Propos recueillis par Laurent Schteiner

 

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